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Anaplerôsis : le terme désigne généralement dans le vocabulaire Grec l’action de rétablir à son niveau précédent ce qui a été vidé ou fortement diminué. Appliquée au corps civique, l’expression n’est pas fréquente, car pour exprimer l’adjonction de citoyens nouveaux on emploie plus volontiers d’autres verbes. Mais lorsque cette adjonction prend des proportions importantes et qu’il s’agit d’une véritable reconstruction du corps civique notablement amoindri pour des raisons structurelles ou conjoncturelles, c’est le terme d’anaplérôsis que les auteurs Grecs préfèrent. Pour l’époque qui nous intéresse deux auteurs l’utilisent clairement en ce sens : Polybe et Plutarque.
L’anaplérôsis, c’est donc, si l’on peut dire, la remise à niveau du corps civique ou mieux, pour reprendre une expression qui tend à disparaître de l’usage, le « recomplètement » du corps civique. Dans quel cas recourt-on à
l’anaplérôsis ? Pour remédier à un grave déficit en hommes qui se traduit politiquement par la réduction du corps civique et militairement par la diminution du potentiel de défense. Je ne m’attarderai pas sur les raisons de ce déficit. Disons seulement qu’il peut s’agir d’un déficit démographique général, en d’autres termes, d’une oliganthropie, comme celle que Polybe a bien analysée pour la Grèce du IIe siècle, soit d’un déficit qui atteint plus particulièrement les adultes mâles, d’une oligandrie, en somme, due à des guerres, à des luttes intestines ou à ces pratiques économiques et sociales dénoncées par Aristote pour Sparte, dès le IVe siècle. Quoi qu’il en soit, il faut recourir à l’intégration de nouveaux citoyens.
Avec qui peut-on réaliser
l’anaplérôsis ? L’histoire des cités grecques nous montre qu’on peut y parvenir soit avec des laissés-pour-compte qu’un système censitaire avait exclu des prérogatives civiques, soit avec des périèques ou des parèques, quand il y en a, soit avec des esclaves préalablement affranchis, soit – et c’est ce qui nous intéresse ici – avec des étrangers. Mais pour reconstituer le corps civique, il faut intégrer ces étrangers rapidement, massivement et effectivement. Rapidement parce que l’
anaplérôsis ne s’accommode pas de mesures échelonnées ou différées ; massivement, parce que le déficit est souvent important ; effectivement, parce qu’il faut que les nouveaux citoyens soient réellement disponibles. En tout état de cause, l’
anaplérôsis revêt presque toujours un caractère d’urgence. L’urgence peut être absolue : c’est le cas lorsque la cité a dû être abandonnée, parce que ses habitants ont été chassés ou se sont enfuis ; quand elle est alors réoccupée, les anciens habitants ne sont plus assez nombreux et il faut en compléter les effectifs. Mais dans la plupart des cas, l’urgence revêt un caractère moins dramatique, tout en étant pressante. Il s’agit alors de remédier à un mal ancien, mais que l’actualité met en pleine lumière, soit parce qu’un réformateur entreprend d’y apporter une solution (par exemple Agis et Cléomène à Sparte), soit parce qu’une puissance de tutelle se préoccupe de l’absence de vitalité de certaines cités (par exemple Philippe V de Macédoine en Thessalie), soit encore parce qu’il y a un danger qui menace la cité et qu’elle s’inquiète de la faiblesse de ses moyens (par exemple à Pergame). "
R.LONIS – L’Etranger dans le Monde Grec