"C’est vers 508/7 après la chute de la tyrannie des Pisistratides et une tentative avortée de reprise en main du pouvoir par les oligarques, que l’Alcméonide Clisthène institue une réforme dont on s’accorde à dire qu’elle mit en place les bases de la démocratie athénienne, à défaut de l’instaurer. Mais ce qui fait la profonde originalité de cette réforme, c’est une tentative audacieuse de concilier les données de la géographie humaine et celle des réalités sociales avec les objectifs d’une construction politique qui résista à l’épreuve du temps.
A la base du système, il y a une réalité géographique, le dème, groupement villageois qui existe depuis longtemps et qui subit simplement quelques aménagements : certains villages sont regroupés pour former un seul dème et, en ville des quartiers sont individualisés en dèmes urbains. D’autre part, l’Attique est divisée en trois grands secteurs : la
Paralie (la côte), la
Mésogée (l’intérieur) et l’
Astu (la ville). Chacune de ces trois régions est divisée en dix districts trittyes qui regroupent chacun un certain nombre de dèmes. Jusque-là, l’organisation suit d’assez près l’implantation géographique des habitants de l’Attique. Mais l’élément essentiel du système est la tribu : les Athéniens sont en effet répartis en dix tribus (au lieu des quatre qui existaient antérieurement), chacune de ces tribus comprenant trois trittyes : une de la Paralie, une de la Mésogée, une de l’Astu. Or, la tribu devient le cadre essentiel dans lequel les Athéniens auront à exercer leurs prérogatives civiques, car c’est désormais sur la base de la tribu qu’ils choisiront les membres du conseil, qu’ils nommeront leurs magistrats, qu’ils tireront au sort ou éliront ceux de leurs prêtres dont la charge n’est pas héréditaire, qu’ils éliront leurs stratèges, et qu’ils accompliront leurs obligations militaires. Quand donc ils auront à agir dans le cadre de leur tribu, c’est tout à la fois des gens de la Côte, de l’intérieur et de la ville qui s’exprimeront, sans autre lien entre eux que d’appartenir à une même tribu qui n’a en elle-même aucun contour géographique déterminé.
La clé de voûte du système est le conseil des Cinq-Cents, la Boulè, composée d’athéniens de plus de trente ans tirés au sort à raison de cinquante par tribu et dont l’avis préalable est nécessaire à toute décision de l’assemblée du peuple. Ce conseil fonctionne sur une base tribale, puisque les cinquante bouleutes d’une tribu assurent le suivi des affaires pendant un dixième de l’année. Certains historiens considèrent même que l’Ecclésia a, elle aussi, dès la réforme Clisthénienne, fonctionné sur le mode tribal et que les citoyens y prenaient place en fonction des marques affectées à leur tribu et à leur trittyes ; mais on n’en a la certitude que pour le IVe siècle. En tout état de cause, quand il s’agissait d’élire des stratèges, c’est bien par la tribu que l’on votait dans l’assemblée.
Le principe de cette répartition est de faire en sorte que dans les instances de décisions, à
Tous les niveaux, la population soit représentée sans tenir compte des clivages sociaux ou des connivences de voisinage qui pouvaient faciliter les solidarités de lignage, les relations de clientèle ou les groupes de pression dont l’aristocratie était généralement bénéficiaire. Quelques historiens ont émis l’hypothèse que cette réforme avait pour finalité de faciliter la mobilisation des Athéniens et donc la mise sur pied d’une armée prête rapidement à toutes les éventualités. D’autres ont pensé que Clisthène s’était servi du nouveau découpage de l’Attique pour manipuler au profit des Alcméonides la représentation des trittyes !
Il est plus vraisemblable de penser qu’il s’agissait surtout d’opérer un brassage qui pût mettre fin aux pesanteurs sociologiques traditionnelles. L’avantage du nouveau système était aussi qu’il permettait d’intégrer plus facilement, dans ces cadres civiques nouveaux, les nouveaux citoyens que Clisthène avait créés en accordant la citoyenneté à de nombreux métèques d’origine étrangère et d’origine servile (Aristote,
Politique. II, 1275 b).
Ce qu’il est important de souligner, c’est que Clisthène n’a pas supprimé les cadres spatiaux traditionnels puisqu’il a conservé les dèmes, il n’a pas davantage supprimé toute référence géographique, puisqu’il a découpé l’Attique en trois régions, mais composé un espace civique qui s’est en quelque sorte superposé à l’espace géographique. Comme nous le disions, l’espace civique est d’abord un espace vécu, dynamique, relationnel. L’avantage de cette approche, c’est que, en raison de du brassage qu’elle établit entre les catégories, quelles que soient leurs attaches sociales ou régionales, elle ouvre théoriquement la voie à ce qu’on a appelé l’
isonomia, c'est-à-dire le partage égal, l’égale répartition, autrement dit l’accès de tous à tout ce qui se distribue : fonctions, prérogatives et avantages. Mais l’
isonomia n’est pas encore la démocratie, il s’en faut de beaucoup.
L’expérience clisthénienne est une des meilleures illustrations que nous ayons d’une tentative cohérente pour organiser l’espace civique. Plusieurs historiens (P.Lévêque, P. Vidal-Naquet, J.-P. Vernant) ont montré que les leçons des expériences coloniales (en particulier celle de Cyrène, de Lipari, de Chersonèse de Thrace ou de Thasos) y avaient sans doute contribué ; de même aussi l’esprit géométrique hérité des savants de l’école milésienne du VIe siècle, notamment Anaximandre. Sans doute aussi, comme ils l’ont fait observer, la réforme de Clisthène s’est-elle située en un moment privilégié où la pensée politique et l’atmosphère intellectuelle se sont conjuguées pour imposer l’idée d’une nécessaire solidarité. Mais la recherche d’une certaine adéquation entre espace et institutions semble avoir été un souci constant, aussi bien chez des législateurs ou des responsables politiques avant et après Clisthène l’Athénien, que chez des théoriciens politiques, de Pythagore à Aristote, en passant par Hippodamos de Milet et Platon. Au demeurant cette préoccupation s’inscrit, comme on le verra, dans une perspective plus large : celle qui consiste à donner à la cité une bonne
politeia."
R.LONIS -
La Cité dans le Monde Grec