
"L'utopie a toujours tenu une place importante dans la pensée grecque. Aussi l'aspiration à une cité idéale n'a pas toujours pris la voie de la réflexion, mais s'est parfois exprimée à travers la franche utopie. Cette utopie peut revêtir deux formes : le regret d'un âge d'or conçu comme celui d'une cohabitation paisible etre les êtres humains, d'une vie sans travail prodiguée par une nature généreuse, et la nostalgie d'une promiscuité heureuse avec les dieux, avant que la faute de Prométhée ne compromette cet ineffable bonheur. C'est cette époque révolue que chante le poète Hésiode (Les Travaux et les Jours, 109-126) et après laquelle soupireront à sa suite bien des poètes. L'autre volet du fantasme utopique est la description de prodigieux pays de cocagne où l'abondance des ressources s'allie à la sagesse des hommes et à la bienveillance des dieux pour en faire le pays des Bienheureux. Il en est ainsi des contrées fabuleuses habitées par les hommes du bout du monde comme les Ethiopiens d'Hérodote (III,20,24) ou les Hyperboréens de Callimaque (Hymne à Délos,278,290. La même description enthousiaste est faite de la société indienne par Mégasthène, ambassadeur de Séleucos Ier à la cour de Chandragoupta (Diodore,II,39,5), ou de ces îles du soleil qu'auraient visitées le navigateur Iamboulos et ses compagnons (DiodoreII,57,60), ou encore de l'île de Panchaia, au large de l'Arabie heureuse, dont Evhémère de Messène (d'après Diodore, V,42-46) nous vante l'excellence des institutions et du système social.
Mais à côté de de la franche utopie dont se nourrit le mythe ou la fiction romanesque, n'y a-t-il pas eu aussi, si l'on peut dire l'utopie raisonnée des philosophes ? Même si elles sont le fruit de savantes réflexions, c'est un peu dans cette tradition que s'inscrivent les constructions idéales de certains d'entre eux. Elles s'en séparent toutefois en ce qu'elles n'aspirent pas simplement à retrouver la félicité béate des paradis perdus, mais réclament effort discipline et éducation. D'une certaine manière, Platon, Hippodamos de Milet ou Phaléas de Chalcédoine y ont cédé plus que d'autres à l'époque classique, et peut-être aussi des stoïciens comme Sphairos de Borysthène ou Blossius de Cumes à l'époque hellénistique. mais rêver d'une cité parfaite et, à défaut de la réaliser, en dessiner les contours dans les moindres détails, c'est le fantasme qui habita bien des intellectuels grecs".
R.LONIS -
La Cité dans le Monde Grec